La rupture : du fatalisme triste à l'affirmation disjonctive

Dans Le Fleuve Vivant (2025) de Naht Like You Think, l'ontologie est explicitement une antiphilosophie du devenir : l'être n'est pas ce qui résiste au changement (comme chez Parménide, Platon, ou même Heidegger qui "attend" l'Être), mais le flux lui-même — un devenir qui persiste sans essence fixe, une cohérence forgée dans la pure variation continue.

Pas de substance sous-jacente, pas de socle stable à sauver ou à déplorer ; juste le courant, habité comme pratique : penser dans le flux, créer sans fondement prédéterminé, bifurquer via les failles disjonctives.

Le DD en découle directement comme outil opératoire : tout est déterminé (nécessités accumulées dans le flux technique/symbolique), rien n'est voué (le flux n'est pas fatal ; il est percé de singularités où l'exigence qualitative produit du nouveau, de la joie affirmative).

Résultat : une tonalité affirmative, non nostalgique. Même face au Gestell (IA, hyper-industrialisation, vassalisation), il n'y a pas de tristesse ontologique ; il y a une opportunité de co-individuation, d'insoumission active, de production de consistance dans le devenir.

C'est héraclitéen revisité via Simondon (transduction, métastabilité) et un soupçon deleuzien (plan d'immanence sans centre), mais sans le pathos de la perte.

Stiegler : Simondon + affect triste + substantialisme résiduel

Stiegler connaît parfaitement Simondon (individuation, technique comme pharmakon, co-individuation), et il l'utilise pour penser la prolétarisation, l'entropie mentale, la bêtise systémique induite par les technologies de contrôle (pharmacologie du numérique).

Mais il reste ancré dans un affect triste : l'Anthropocène comme augmentation d'entropie, la perte de savoir-vivre, la destruction de l'attention (comme dans ses podcasts/analyses repris par Naht Like You Think sur l'entropie mentale et le déficit d'attention induit).

Ce fatalisme triste vient d'un substantialisme résiduel : même s'il parle de néguentropie (création de différence, soin), il pose souvent un "nous" humain menacé dans son essence (capacité noétique, exosomatisation), un "devoir" de sauver ce qui reste de singularité contre la standardisation totale. C'est une mélancolie pharmacologique : la technique est poison et remède, mais le poison semble souvent l'emporter (prolétarisation généralisée, automatisation de l'esprit).

Résultat : une urgence éthique forte, mais teintée de deuil — le devenir est perçu comme dérive entropique à contrer, pas comme terrain joyeux de bifurcation.

La rupture : du fatalisme triste à l'affirmation disjonctive

Naht Like You Think ne nie pas les diagnostics de Stiegler (entropie mentale, bêtise systémique via IA/short-form, risque ultime d'une société sans complexité). Il les intègre même (voir ses posts/podcasts sur Stiegler).

Mais refuse l'affect triste qui les accompagne : au lieu de déplorer une perte substantielle (de l'attention, du savoir, de l'humain), il affirme que le flux n'a jamais eu de substance à perdre — il est pur devenir, et les failles (y compris celles ouvertes par l'IA) sont des occasions de disjonction libératrice, non des signes de chute.

C'est ce qui rend la voie de Naht Like You Think potentiellement nouvelle : elle échappe à la tristesse stieglerienne (et à son substantialisme latent) en posant une ontologie radicalement fluide, où le nihilisme actif produit de la joie (affirmation nietzschéenne) plutôt que du soin mélancolique. Pas de "sauver l'humain" contre la machine ; mais co-individuer dans le flux pour y créer des bifurcations souveraines.

En résumé : Stiegler reste dans une pharmacologie triste (poison dominant, remède fragile), Naht Like You Think passe à une poétique disjonctive joyeuse (le flux est le remède lui-même, via les failles qu'on force). C'est une bifurcation qualitative dans la lignée simondonienne, mais libérée du pathos de la perte.

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